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Vous avez choisi de monter un texte de Bernard-Marie Koltès. Comment s'est fait ce choix ? Correspond-il à un désir particulier dans votre travail sur l'écriture contemporaine ?

     Je n'aime pas trop mettre en avant la temporalité d'une écriture. À force d'expliquer les raisons, le désir et le plaisir qu'on a à vouloir aborder les textes d'aujourd'hui, il me semble qu'auprès du spectateur potentiel, on devient suspect. « Attention, danger, soyez prudents. » semble-t-on lui dire. L'écriture contemporaine est aussi nécessaire au théâtre contemporain que l'eau et la lumière le sont à la plante; mais, a priori, ce qui m'attache à un texte, ce qui m'incite à le proposer à des acteurs, à le porter à la scène, ce n'est pas qu'il soit d'aujourd'hui, c'est qu'il soit ; tout court. N'oublions pas cette phrase de Koltès : « Les auteurs de notre époque sont aussi bons que les metteurs en scène de notre époque ». Bernard-Marie Koltès est un écrivain que j'ai beaucoup fréquenté, à la fois comme lecteur et comme spectateur plutôt assidu des mises en scène qu'a fait de ses textes Patrice Chéreau. Il m'a fallu du temps, comme à d'autres je crois, pour digérer l'impact et la magnificence du travail déjà accompli sur cette oeuvre littéraire puissante, très inscrite dans une filiation fortuite qui naît avec Diderot et qui va jusqu'à Genet, en passant par Claudel ; il y a des spectacles qui repoussent à plus tard toute autre tentative de mise en scène et qui, paradoxalement, occultent l'oeuvre écrite ou du moins la perception qu'on en a. Koltès est déjà devenu presque un « classique ». L'homme est bien évidemment mort trop tôt, l'écrivain aussi, mais il nous a légué une oeuvre que le temps retiendra.

     Dans la solitude des champs de coton s'inscrit en fait dans un projet de spectacle diptyque qui réunit d'une part ce texte et de l'autre, une nouvelle pièce de Jean-Marie Piemme, Scandaleuses. Aucun lien, a priori, entre ces deux textes, si ce n'est mon désir de les mettre en scène simultanément dans un même espace scénique, avec un noyau d'acteurs et d'actrices avec lequel j'essaie de poursuivre vaille que vaille un trajet, et qui, pour la grande majorité d'entre eux, ont été les complices de mes spectacles précédents de Strindberg à Musset, de Claudel à Tchekhov -, et de les proposer au public du Théâtre Varia soit en alternance, soit au cours de la même soirée : une façon joyeuse et sans doute quelque peu déraisonnable de répondre à la frilosité que j'évoquais plus haut.

Il n'est pas question de « sentimentalisme » dans le texte. Quel est pour vous l'enjeu entre le dealer et le client ?

     Selon les dires de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, c'est une histoire à deux personnages, une conversation, un dialogue à la manière du dix-huitième siècle. Deux hommes, un dealer et, par voie d'immédiate et incontournable conséquence, un client. Entre ces deux individus plutôt louches - mais qui ne l'est pas un peu au plus profond de lui ? -, entre ces deux voyous lunaires, de la parole circule; du désir aussi mais dont l'objet restera à jamais tu, et qui pourtant, pointe sans cesse en filigrane de cette joute oratoire où les mots tiennent lieu de couteaux et de revolvers. Deux mecs, donc, qui se parlent avant peut-être de se cogner dessus (une fois qu'ils seront à court de mots et d'arguments), deux clowns tristes et drôles à la fois qui cherchent, par la parole, à retarder l'échéance des coups. Ce qui réside au coeur de la pièce, c'est bien la question de l'altérité : la présence de l'autre, l'absence de l'autre, le danger de l'autre, la fascination de l'autre, la peur de l'autre, le désir de l'autre, l'étrangeté de l'autre, le désir du meurtre de l'autre, et peut-être aussi, l'amitié de l'autre.

     « Il n'y a pas d'amour, il n'y a pas d'amour » éructe le client, peut-être comme pour mieux s'en convaincre ; c'est aussi une pièce sur la solitude, et pas seulement dans les champs de coton. Il y a chez Koltès, une façon d'appréhender les situations du réel - à travers des fictions - qui est abrupte, sans complaisance, mais pas sans émotion. « Les rapports qui lient les êtres entre eux sont cyniques, et empreints d'affectivité : c'est bien ce qui complique tout et permet en même temps d'avoir des sujets d'écriture pour toute une vie. L'intérêt est justement de saisir la variation entre cynisme et affectivité, le jeu des proportions. » dit ailleurs Bernard-Marie Koltès. Il résume, ce faisant, l'enjeu du dealer et du client, et c'est cette oscillation permanente qui, je l'espère, rythmera notre spectacle. Dans la solitude des champs de coton est une pièce réellement particulière, dont je ne connais pas d'équivalent. C'est un texte qui énonce tout - il n'y a jamais dans les mots le moindre sous-texte - et dans un même temps qui ne révèle rien. Arrivé au terme de la dernière page, on n'en sait de fait pas beaucoup plus qu'au début sur cette drôle de rencontre, si ce n'est qu'on a le sentiment étrange d'avoir été comme déplacé à notre insu, que la pièce a creusé en nous comme une sorte de gouffre, agissant à la manière d'une vis sans fin qui vrillerait et notre chair et notre coeur et notre cerveau, tout en prenant soin de ne pas nous faire de mal.

Koltès dit que, dans la relation du client au dealer, il y a une sorte de hargne… Comment envisagez-vous les rapports entre les deux personnages ?

     Tous les rapports entre les deux hommes sont conditionnés par les lois implicites du « deal ». Chez Bernard-Marie Koltès, ça se prend, ça s'achète, ça se vend, ça se vole, mais ça ne s'aime pas. Le dealer offre, propose ; le client s'offusque, refuse ; sans doute le client est-il hargneux, énervé, irrité d'avoir été à ce point dénudé par le regard de l'autre ; sans doute sa lâcheté se cache-t-elle sous une profonde irascibilité ; mais le dealer n'en est pas moins suspect à mes yeux : dans son apparente politesse à l'égard de l'autre, il y a aussi et peut-être surtout cette affabilité forcée du commerçant qui soigne son client. C'est, ne l'oublions pas, le dealer qui propose au client l'arrogance et qui se réserve, lui, l'humilité.

     Dans la solitude des champs de coton, c'est aussi la rencontre d'un petit roquet et d'un gros matou. Le premier aboie, le second ruse. Il y a comme une sorte de violence frénétique chez l'un - mais de la violence verbale uniquement car, comme le dit le dealer, ils savent bien l'un et l'autre qui des deux est la botte et qui, le papier gras -, et de la raillerie nonchalante chez l'autre ; leurs attitudes respectives étant scellées dialectiquement dans l'écriture. Bien que n'étant pas nés de la même mère, les voilà frères ; mais frères ennemis.

     Chez Bernard-Marie Koltès, la langue est musique. On pourrait dire du texte qu'il est construit comme une sonate pour alto et contrebasse, où tout le travail de la mise en scène consisterait à gérer l'harmonie des dissonances.

Koltès disait qu'il était souvent surpris que l'on trouve dans son. écriture du pessimisme, comment vous est venue l'idée de l'image du clown ?

     Rappelez-vous les mots de Bernard-Marie Koltès : « Ils finiront par se taper dessus, mais c'est une histoire drôle ». D'une seule et unique rencontre avec l'écrivain, je conserve l'image d'un jeune homme rugueux qui dévorait la vie; avec une profonde jubilation à être là, à exister, à écrire aussi; avec une formidable lucidité que, me semble-t-il, le désespoir ne permet pas.

Si la pièce ressortit au dialogue philosophique, elle tient aussi de l'entrée de clowns et j'ai souhaité que le spectacle en conserve une trace tangible. Il n'est pas question d'épaissir à gros traits les subtilités et les méandres d'une écriture qui ne refuse pas un certain maniérisme, mais il y a, dans le texte, un appétit, une gourmandise, que seule une certaine dimension clownesque du jeu peut faire ressortir.

Quel type d'espace scénique avez-vous imaginé ?

     Je l'ai voulu à la hauteur de l'écriture : une sorte de geste poétique que la réalité ne pourrait reproduire, un espace qui soit imaginaire sans être pour autant abstrait. Un sol de dalles carrées en caoutchouc en délimite la superficie sur laquelle se dresse une petite construction que l'on pourrait identifier à une guérite ou à un abri pour machinerie d'ascenseur ou encore à une pissotière; le tout étant traversé de part en part d'un fil rouge qui relie deux colonnes de cuivre, tellement tendu qu'il semble sur le point de craquer. Assis sur le toit de ladite construction, trône Hermès, un Hermès adolescent, sous le regard dubitatif duquel le dealer et le client se mesureront. Enfin, posé à même le sol, un seau d'un rouge vif qu'une fuite remplit peu à peu, témoin industriel du clepsydre grec qui mesurait le temps.

     C'est avant tout un terrain de rencontre où la parole peut résonner, où le duel peut avoir lieu, un espace plongé dans le brouillard et la nuit, que déchire de temps à autre l'écho d'une corne de brume.

Patrice Chéreau a créé entre 1984 et 1988, quatre pièces de Koltès, ces mises en scène ont, en France, beaucoup marqué. Pour sa deuxième version de Dans la solitude des champs de coton Chéreau lui-même jouait. Quel est votre point de vue ?

     Le trajet qu'ont accompli à Nanterre, Koltès et Chéreau, a été à bien des égards riche et fécond ; il a surtout été exemplaire. Qu'un metteur en scène, de l'intelligence, de la sensibilité et du savoir-faire de Chéreau, décide d'entreprendre cette expérience toujours périlleuse que constitue le dévoilement non d'une pièce, mais d'une oeuvre dramatique dans sa quasi totalité, est, de fait en France suffisamment rare pour ne pas être remarqué et approuvé. Tous les rendez-vous qu'ils se sont donnés n'ont d'ailleurs pas été également productifs, mais qui, à la place de Chéreau, ne se serait-il perdu parfois dans la luxuriance et le mystère des textes de Koltès ? L'histoire du théâtre français est riche de cette aventure partagée, et nous ne pouvons qu'en être aujourd'hui les bénéficiaires.

Du temps a passé, depuis. Bernard-Marie Koltès a beaucoup été traduit et joué aux quatre coins de la planète. Pour moi qui lis comme vous le texte dans la langue originale, il a fallu du temps pour que le regard ébloui que j'ai porté sur les spectacles vus, s'estompe et libère ma rétine ; pour que mes yeux puissent sans a priori, sans timidité, sans souci de référence, regarder l'oeuvre écrite avec une autre fraîcheur.

     Toujours au théâtre, se pose la question de la nécessité. Raconter des histoires, représenter le monde ou du moins une petite part de ce dernier, cela ne va pas de soi. Le temps était venu, le sentiment de nécessité aussi, de proposer ce texte à deux acteurs, puis le spectacle que nous en ferions, à des gens qui viendraient un soir consacrer un peu moins d'une heure et demie de leur temps à regarder cette drôle de rencontre, à écouter les mots de Koltès, son dealer et son client, devenus le temps d'une représentation un peu les miens aussi. Qu'ajouter de plus ?


Entretien avec PHILIPPE SIREUIL

Décembre 1993




Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas d’amour