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SAVANNAH BAY

Anne SYLVAIN

Tout commence avec la machinerie perceptible du théâtre.

Un lumignon, qui dans notre vocable à nous se nomme la servante ;

seul point de lumière qui veille le décor éteint.

Une servante, comme garante d’une présence dans le noir épais.

Une servante, comme Duras, est un éclaireur.

Un plancher.

Un rocking-chair.

Un espace presque vide, donc, qui accentue puissamment la solitude et l’atmosphère qui s’en dégage.

Et au loin, l’écho d une chanson de Piaf.

Les mots d’amour.

Avec ce rythme insolent.

  1. C’est fou c’ que je peux t’aimer,

  2. C’que j’ peux t’aimer, des fois,

  3. Des fois, j’ voudrais crier

  4. Car j’ n’ai jamais aimé,

  5. Jamais aimé comme ça,

  6. Ça, je peux te l’ jurer.

  7. Si jamais tu partais,

  8. Partais et me quittais,

  9. Me quittais pour toujours,

  10. C'est sûr que j'en mourrais,

  11. Que j'en mourrais d'amour,

  12. Mon amour, mon amour...

Les maux d’amour.

Tout commence avec la machinerie apparente, donc. Et c’est là toute la surprise que nous

réserve Philippe à nous public, car il me plaît à penser que Savannah Bay peut aussi se

lire comme un objet à jouer ; un objet de transmission d’une comédienne qui aurait

atteint la splendeur de l’âge à l’autre, celle qui est encore dans la fraîcheur du métier.

Savannah Bay n’est pas qu’un texte sur le don de soi, sur l’obstination des mouvements

intérieurs, aussi minuscules soient-ils, furtifs ou profonds. Son essence est aussi une

parole toute en distance sur le théâtre. Une parole avec un humour souterrain.

C’est fou c’que je peux t’aimer.

Une dame d’un certain âge, Madeleine, apparaît, surgissant du public.

Naissant du public pourrait-on dire ; Madeleine a été comédienne.

La suit une Jeune Fille.

Toutes deux sont vêtues d’un imperméable.

Oh combien objet de théâtre lui aussi.

Sous son apparence commune, l’on devine, l’on projette.

Un imperméable, à peu de chose près, identique.

Ne font-elles qu’un ?

Sont-elles le même corps, partagé en deux ?

Un dialogue s’engage. Madeleine perd la mémoire, par fragments.

Elle ne reconnaît pas la Jeune Fille qui lui parle. Peut-être est-elle sa petite fille ?

Sont-elles le même corps partagé en deux à cause d’une transmission interrompue ?

Une transmission filiale qui n’a pu se faire ? Sa fille est morte. Elle s’appelait Savannah.

Elle est morte d’aimer, mais avant de s’effacer, elle a eu une petite fille.

Qui est cette Jeune Fille qui vient chaque jour pour entendre l’Histoire ?

La force est que le public reste avec sa propre conclusion.

Un dialogue s’engage, et me voilà partie pour un fantastique voyage

où je fais corps avec le Siam des Tropiques de Duras,

et où je plonge dans la réalité la plus intime des deux personnages,

là où résident les questions les plus fondamentales.

D’où viens-je et qui suis-je.

Philippe ne laisse aucune place à la psychologie,

à la facilité, à la complaisance,

et par un travail de rythme, presque musical,

je peux ressentir l’ordre et le désordre de chaque parole.

Je suis frappée, par cette recherche désespérée et passionnée du contact

avec l'autre ; cette exploration de notre nébuleux « soi »,

là où l’on flirte avec l'inconscient

et où l'on interroge et remâche le conscient.

Convoquer les fantasmes

de son passé ne se fait pas dans la sérénité mais au contraire dans une inquiétude,

une perte de repères et une culpabilité indicibles.

Je me surprends à traquer l'inconsolable.

La mort rôde sans répit. Comme un souffle.

Et le plateau s’ouvre à une sensation de mer, de souffle de la mer, de vague,

de raz-de-marée. Et se fait l’écho d’un typhon cérébral.

Le plateau s’ouvre à une lumière blanche éblouissante, tendue vers l’infini. Ou vers la mort ?

Par le droit à la mort, se perdre dans la galaxie jusqu’à rejoindre l’infini

des étoiles, et devenir autre.

Demeure une Pierre Blanche qui reluit au sein des ténèbres.

Je me suis laissée submerger par les silences sans chercher à vouloir les comprendre,

car ils témoignent d’une franchise que les mots n’osent pas toujours.

Ils sont comme les lames de fond filant sous la mer.

Il y a chez Philippe Sireuil ce que j’espère toujours d’un artiste :

le reconnaître d’emblée et me laisser surprendre.

Avec Savannah Bay de Marguerite Duras, il est au rendez-vous.

Philippe, Edwige Baily et Jacqueline Bir ont empoigné cette langue toute en sensations,

et sans artifices, en ont fait le lieu de l’émotion.

Et de tant d’amour.


Anne SYLVAIN



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