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PLEUREZ MES YEUX, PLEUREZ

Michel VOITA

Ce soir-là, le théâtre bruissait d’une bonne centaine d’adolescents venus voir le spectacle. Une ambiance de cour d’école à l’heure de la récréation. L’acteur que je suis aime ces soirées particulières où le public ne sera pas forcément poli et donc sage et immobile. Par contre, comme spectateur, j’avais une certaine appréhension à l’idée de me retrouver au milieu d’un public aussi exubérant.

Une ombre arpentait le grand plateau pas encore éclairé, pas encore en jeu. Une femme. Calme. Avec un imper informe.

Elle venait prendre la mesure de la salle. Attentive, précise dans ses gestes, elle semblait déjà étrangère au brouhaha de la salle encore allumée.

À mon insu, par sa concentration déterminée et paisible elle s’était emparée de mon appréhension.

Je m’en étais déjà remis à elle.

J’ai regardé autour de moi, le bruit ambiant n’avait pas changé, mais tous avaient déjà l’attention dirigée vers ce plateau éteint, sur lequel une femme faisait quelques pas en attendant que le spectacle commence.

Détonations de tambours, lumières, la salle est prise en un instant et dans un silence compact qui ne sera  plus jamais perturbé « Pleurez mes yeux, pleurez » commence à dérouler ses tableaux.

On ne peut pas décrire une représentation de théâtre, c’est impossible. On ne peut pas rendre l’arborescence d’émotions, d’évocations et de prolongements intimes qu’un spectacle nous offre lorsqu’il nous passionne. C’est un grand acte qui ne se résume pas à quelques faits.

Alors, pour en témoigner cependant par quelques évocations, quelques fragments, quelques subjectivités, empruntons à Perec. « Je me souviens » disait-il… Oui, moi aussi, je me souviens…

Je me souviens que cette femme à l’imperméable est devenu personnage, qu’elle se nomme Cornélie et que, gardant cette distance vestimentaire d’avec les autres, elle se désignera toujours notre représentante sur le plateau, vestige d’un chœur antique dont elle aurait gardé la sagesse et la raison, encadrant les folies des jeunes et des jeunettes, prenant le temps patient de l’écoute, sachant aussi les sermonner lorsqu’il le faudra. Je me souviens de son assurance, de son attaque coulée des phrases, du timbre de sa voix, de son menton, qu’elle relevait contre le menton déjà relevé de Chimène, de sa tristesse aussi devant l’obstination butée de ses protégés, de cette tristesse lasse et vaste qui nous saisit lorsque le monde retombe obstinément dans ses vieilles ornières.

Je me souviens d’images fixes et de fragments de films qui apparaissaient et se superposaient sur l’immense plancher vertical ; je me souviens que parfois la caméra suivait l’acteur alors qu’il avait quitté le plateau et du claquement sec que faisaient les trois lucarnes lorsqu’elles s’ouvraient ou se refermaient trois fois sur un même visage impassible

Je me souviens que le texte était limpide malgré l’obstacle des alexandrins, qu’il nous renvoyait au sens plus qu’à l’étrangeté de sa forme et que ce sens était terrible ; que ces pères se chamaillant à propos de qui allait recevoir quoi et sur les mérites supposés de l’un comparé aux mérites supposés de l’autre évoquaient tragiquement le bac à sable autant que les antichambres du pouvoir. 

Je me souviens que le soufflet de l’arrogant capitaine à la face du mafioso était un crachat.

Je me souviens de cette scansion « Rodrigue as-tu du cœur ? » martelée en crescendo par le père à la manière d’un adjudant dans un film de guerre américain et des réponses hurlées du fils, en larmes, puis de ce soudain baiser du père sur les lèvres du fils, violent comme une gifle pour - scellant le pacte de la vengeance obtenue - verrouiller la soumission de Rodrigue et célébrer le sacrifice de ses aspirations personnelles.

Je me souviens du rire du capitaine lorsque Rodrigue le défie et de l’humiliation qui naît de ce rire.

Je me souviens d’éclairages latéraux, qui cisèlent les acteurs et les actrices, projetant soudain un visage dans l’ombre tandis que son vis-à-vis déborde de lumière, de découpes qui relient le sol et l’écran par des biais, des diagonales, des obliques qui transfigurent un instant l’épure rigoureuse du dispositif et basculent l’horizon. Je me souviens que l’épée plantée dans le plateau avait une poignée rouge.

Je me souviens des pressentiments de Chimène, inquiète et frémissante comme un chevreuil contraint d’évoluer à découvert puis, le meurtre ayant eu lieu, de ses hurlements de rage et de chagrin mêlés, couverte du sang de son père vaincu par son amant, recroquevillée au centre du large plateau et comme soudain, autour d’elle, s’élargissait une flaque de sang sur le sol… Par cet artifice, c’était aussi le sang de l’enfant que Chimène n’était plus qui souillait dorénavant le plateau, au centre de la scène, et dans son chagrin, il y avait maintenant la douleur d’oser devenir soi en accord avec soi, quelles qu’en puissent être les conséquences ; je me souviens de la densité particulière du silence des adolescents dans la salle à ce moment-là.

Je me souviens de la solitude de Rodrigue, s’étant trahi pour servir son père et de sa soumission contrainte aux désirs maintenant contradictoires de son aimée. Car si Rodrigue propose et attend, c’est Chimène qui décide ; c’est à elle, désormais, de faire son avenir et celui de son amant car, comme toujours dans l’histoire des hommes et des femmes, si l’homme propose, c’est bien la femme qui décide, c’est elle qui saura qui est digne de planter un enfant dans ses entrailles, qui sera digne et capable d’écarter l’image référent de son modèle enfantin et qui sera digne enfin de lui succéder comme homme de sa vie.

Je me souviens d’un conseiller qui parle doucement derrière ses lunettes fumées et son manteau de cuir et cette douceur est une violence.

Je me souviens d’un piano qui s’envole dans les cintres après que Chimène a trituré sa douleur jusqu’à la chanter, car si Rodrigue a agi poussé par un père scélérat, elle ne peut compter que sur elle-même pour déserter une loyauté pour une autre et alors, comment oser choisir ce qui nous favorise ?

Je me souviens de la robe de Chimène fermée jusqu’au col, noire comme le deuil qui enferme dans le souvenir morbide tant de jeunesses  méditerranéennes.

Je me souviens comment Chimène force Rodrigue à suivre son propre chemin et comment il aura, lui aussi, à mourir à lui-même pour avoir une chance ultime de l’atteindre alors.

Je me souviens que sur l’écran des images de corrida se mêlaient à des coulures de sang, que le taureau et son danseur ne faisaient plus qu’un et que les arabesques écarlates qui brouillaient l’image nous offraient un Pollock funèbre et primitif en train de s’élaborer.

Je me souviens de cette princesse aux bras gantés de vert, qui de la première à la dernière scène viendra dans ce théâtre de destin et d’horreur essayer de faire entendre son petit drame personnel ; je me souviens de sa sincérité qui lui faisait relever les finales de chaque question, lui donnant une innocence avouée et absolument touchante, alors qu’en Chimène se jouait l’histoire du monde et que cette dimension tragique reléguait impitoyablement ses légitimes questions sentimentales, ses robes enguirlandées de lumière, ses couronnes de contes de fées dans les coulisses de l’histoire ; je me souviens de la tristesse souriante que ce destin inspirait, pauvre petite fille riche.

Je me souviens de l’abandon désenchanté de Rodrigue au soir de sa victoire, de sa tête sanglante, penchée sur le côté et du murmure de son récit qui s’invente à bout de force dans un micro.

Je me souviens avoir pensé qu’alors il avait rejoint sa Chimène dans une nouvelle manière d’être tragiquement soi, débarrassé des merveilles de l’enfance et ployant les genoux sous sa responsabilité d’adulte, à jamais seul, à jamais inconsolable et que c’était l’hymen de ses illusions qui saignait sur son front.

Je me souviens bien sûr du rire provoqué par ce roi qui est une reine, et de la présence délicate et un peu pataude de cette dernière, comme jamais tout à fait sûre de son sexe dans cette fonction, toujours en recherche d’autorité, se débattant dans une contradiction sans fin qui la voyait elle, la garante de la tradition, tenter de faire abolir cette tradition d’honneur et de vendetta qui fragilisait la défense de son royaume sans pour autant mettre en péril son autorité. Il lui faudra bien l’uniforme franquiste, les bottes et la culotte de cheval puis le très gros plan sur l’ensemble de l’écran pour tenter d’y parvenir.

Je me souviens de la nouvelle force de Rodrigue, née du désespoir absolu qui l’anime maintenant et comment cette détermination va bouleverser Chimène, comment les forces vont paradoxalement s’inverser, comment le baiser de Chimène à son amant va jusqu’à la faire décoller de terre, ses pieds battants l’air et comment pourtant, contre toute attente, elle n’accepte pas de fléchir dans ses résolutions mortifères ; et comment ce coup de théâtre a fait monter une rumeur de colère depuis la salle contre cette Chimène obstinée à choisir son malheur et celui de son amant.

Je me souviens de Sanche, certes opportuniste mais aussi amoureux esseulé, toujours éconduit parce que choisissant comiquement l’objet de son désir absolument hors de sa portée, je me souviens m’être demandé si ce n’était pas ces rêveurs-là qui finissent par emporter le morceau, généralement ; je me souviens que lui seul pouvait perdre son duel sans pour autant perdre la vie, perdre la princesse promise sans perdre sa virilité et du relatif confort qui découle du fait que le statut de héros majuscule n’est, décidément, pas donné à tous.

Je me souviens du discours du Maure, et du soulagement que procure cette parole des vaincus qui se déploie enfin sur le plateau des vainqueurs, même si elle demeure à l’arrière scène.

Je me souviens de l’enfermement final de Rodrigue, tout à son combat ; et nous ? quels sont ces combats qui nous rendent sourds ?

Je me souviens enfin de l’homogénéité de ce spectacle, forme et fond mélangés et de l’accueil enthousiaste de la salle lors des saluts.

Je ne sais si c’est la fonction du théâtre d’être en crise perpétuelle ou si, depuis quelques années, il traverse vraiment des difficultés majeures mais ce spectacle répond brillamment aux interrogations fondamentales qui sont les miennes.

Pleurez mes yeux, Pleurez propose un dialogue équilibré entre l’invention du jeu et la rigueur de la forme, le tout au service du fond. Philippe Sireuil ose ré-écrire un monument de la littérature française pour le rendre accessible aujourd’hui et cette « transparence » provoque, comme toujours, des cascades de sens emmêlés.

Il utilise les technologies autrement que comme un simple commentaire, il offre aux acteurs une partition d’autant plus fragile qu’elle est assurée et, pour avoir eu la chance de travailler comme acteur avec Philippe Sireuil, je sais que c’est au centre de ce paradoxe que se trouve le nœud de sa recherche.

En simplifiant, on pourrait dire que Philippe semble venir à l’œuvre par le décor et la maîtrise mais qu’il n’a de cesse de donner les armes dont l’acteur a besoin pour pouvoir assumer, en fragilité et en vertige, la responsabilité de la représentation.


Michel VOITA

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