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l’homme qui avait le soleil dans sa poche

photos de Danielle Pierre

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Ceci n'est pas une gare.

Dans la pièce de Jean Louvet, il y a huit personnages. Dans le spectacle, il y en aura vingt-trois.

Huit comédiennes et comédiens assureront la partition prévue par l'écrivain. Pour ce qui est des ajouts de l'écriture scénique, nous ferons appel à des figurants.

Pourquoi cette multiplication des individualités, pourquoi cette figuration ? Rappelez-vous, nous sommes dans une gare « désertée par le bruit des machines », la nuit. Un soir, un train. Bien sûr, nous sommes au théâtre, et la gare ne sera pas vraiment une gare. Ceci n'est pas une pipe, dixit Magritte. N'empêche, notre ambition, c'est de travailler sur le naturalisme. Travailler sur et non le reproduire.

Dans une gare, il y a des gens qui parlent et d'autres qui se taisent - les deux espèces vivent, ou, du moins, tentent de le faire.

On peut tout imaginer: une grosse dame picorant des frites bien grasses, un couple de jeunes mariés loupant leur départ pour un voyage de noces, un homme saoul à l'insulte rabelaisienne, un enfant avec son violon

assis près de son père ( la femme les a quittés), un adolescent qui se shoote, des ouvriers fatigués, un chef de gare éthylique, etcetera…

Quel catalogue, direz-vous. Une telle plèbe est-elle indispensable ? Non, si on la cantonne dans une fonction décorative.

Oui, si non content d'assurer le back-ground émotionnel des personnages à qui l'écrivain a donné la parole, elle intervient directement dans  la structuration dramatique de ceux-ci.

L'écriture de Jean Louvet appelle quasi immédiatement cet apport. Chaque réplique n'étant que l'infime partie audible d'une pensée, l'image visible d'un acte, une bribe de discours, la partie émergée de l'iceberg.

Deux exemples concrets :

- Walter débouche une bouteille de vin. Christiana et Vinciane refusent d'en boire. Survient un homme. Walter l'invite à trinquer. Ce dernier refuse. Bagarre. Christiana intervient. L'homme rompt le combat, part précipitamment. Elle le suit, séduite par son charme. Qu'advient-il de Christiana, si, tout au long du spectacle, elle cherche, chaque fois, à se mettre en travers de la route de cet homme ? Si Walter les voit s'embrasser dans l'encoignure d'une aubette ?

- Lahaut, à la fin de la scène des femmes : « Les enfants, c'est sacré. C'est la richesse du pays. Quand un travailleur reçoit son enfant, il lui donne un bon billet ». Durant toute cette scène, un enfant (le fils de cet homme délaissé par une femme) a joué du violon pour lui, parce qu'il aime la plainte de l'instrument. Julien Lahaut le voit, lui donne un billet. L'enfant refuse l'argent et déchire le billet, le regard lucide. Qu'advient-il de la seconde partie de la réplique : « C'est le propre d'un père digne. Un travailleur ne laisse pas partir son enfant les mains vides. Les enfants, c'est sacré » ?

Ce sont deux exemples. Il y en a, il y en aura beaucoup d'autres.

La figuration n'aura de pertinence qu'associée à la distribution. Comme au tennis, l'un sert, l'autre monte au filet. Et vice et versa.

Les cinq personnages du Terrain vague, à la fin du spectacle, s'alignaient en rang d'oignons, sur le sol blanc du décor, tandis qu'à gauche et à droite du plateau, deux écrans s'éclairaient, laissant laconiquement apparaître une inscription clignotante : « les convoyeurs attendent ».

Je ne sais si l'image fut lisiblement comprise par les spectateurs, mais il s'agissait pour moi de figurer l'espace d'un quai, l'attente d'un départ improbable.

Deux ans plus tard, avec la complicité du scénographe Jean-Claude De Bemels, les personnages du spectacle L'homme qui avait le soleil dans sa poche, se retrouvent bloqués une nuit dans une gare alors que de prime abord,  rien dans l'écriture de Louvet, ne le laissait présager.

Serait-ce que je ne puis parler de ce pays qu'à travers un départ ( le mien ?) sans cesse remis à plus tard ?


Philippe SIREUIL

10 octobre 1981

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