Les caprices de Marianne

photos de Danielle Pierre

Paradoxe

Quand je fis la connaissance de Philippe Sireuil au Théâtre National de Strasbourg en mai-juin 1987, lors d'un exercice pédagogique à l'Ecole Supérieure d'Art Dramatique, c'était à l'occasion d'un travail sur La nuit des Rois de Shakespeare, oeuvre juvénile s'il en est de par le ton et l'âge de la plupart des personnages. Curieusement d'ailleurs, c'était avec des élèves (acteurs, scénographes et régisseurs) de première année. Et chaque fois que j'ai eu l'occasion de revoir un exercice d'élèves dirigé par Philippe, que ce fussent les scènes de duos entre Octave et Marianne dans la pièce de Musset ou des fragments de l'Antigone de Sophocle dans la traduction de Jacques Lacarrière, Alain Knapp, directeur des études de ladite Ecole, lui avait de nouveau confié des élèves de première année, parfois même intentionnellement pour leur premier ou deuxième exercice.

J'ose croire qu'il n'y a là aucun hasard: Philippe Sireuil aime les débuts, les initiations, les premières fois, les quêtes fragiles d'identités en devenir. Il aime la jeunesse et c'est pourquoi il choisit, pour mettre à l'épreuve du métier ces tout jeunes apprentis comédiens, des parcours d'acteurs aussi riches et complexes que ceux de Viola, Olivia, Marianne, Antigone ou Ismène pour les filles; Sébastian, Antonio ou Octave pour les garçons ...

Mais là réside un paradoxe: la première et la seule mise en scène “professionnelle" que j'ai vue de lui, faisait au contraire référence à une maturité - oserai-je dire presque "dépassée" - puisqu'il s'agissait des déchirements pervers du vieux couple de Strindberg dans La danse de mort. Car même s'il n'avait pas renoncé aux origines vaudevillesques, ludiques, du drame scandinave, et s'il en avait par conséquent décapé le traditionnel couvercle de plomb, la gravité était bien là: l'interrogation tragique sur la relation conjugale, l'angoisse de la mort et tout ce que Strindberg avoue lui-même devoir à Ibsen sous les concepts de "combat des cerveaux" ou de "meurtre psychique" ...

Alors, puisque Philippe est aussi cela, je comprends mieux maintenant son attachement au romantisme à la fois morbide et juvénile de Musset : incandescent comme la lave du Vésuve en fusion, noir comme le tuf des palais ou des églises baroques de Naples. Et je crois comprendre aussi ce qui l'attire dans la timidité désarmante d'un Coelio, dans le cynisme désespéré d'un Octave, dans la jalousie maladive et tyrannique d'un Claudio, comme dans le désarroi égaré mais contrôlé d'une Marianne.

Yannic MANCEL

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