LES ARTISTES DANS LA VITRINE, L’INTENDANT DANS LES COULISSES.

Carte blancvhe publiée dans le journal Le Soir, le 4 juin 2003


« Un regrettable désintérêt » lisait-on le 28 mai dans ce journal, à propos de « l’étonnante maigreur des candidatures », à la direction du Théâtre de la Place. À l’annonce des candidats, j’ai aussi regretté que Françoise Bloch, Charlie Degotte, Michael Delaunoy, Frédéric Dussenne, Armel Roussel, Mathias Simons, Lorent Wanson ou Ingrid von Wantoch, n’aient pas choisi de postuler - seul ou à plusieurs -, à la responsabilité d’un centre de création dramatique. À bien y réfléchir, je ne crois pourtant pas qu’il faille y lire la marque d’un désintérêt, mais bien le résultat d’un constat, fût-il teinté de fatigue voire de dégoût, face à la farce à actes multiples qui se joue dans notre Communauté de Cocagne dont Tartuffe et Panurge font, depuis longtemps, leur ordinaire. Je rappellerai que le profil recherché dans l’appel d’offre à ladite candidature, retenant comme élément essentiel, le fait d’avoir eu « une expérience réussie de direction d’une entreprise culturelle employant du personnel artistique, technique et administratif ou la direction réussie d’un projet artistique d’envergure », excluait les noms cités plus haut ; puisqu’il ne leur a jamais été proposé, ou moyens ou structures, leur permettant d’être identifié par les tutelles, comme capable de prendre le relais de leurs aînés. Peut-on leur reprocher d’avoir été rigoureux et respectueux des termes d’une procédure ? À cette rigueur, s’ajoute sans doute l’acuité du regard. Exception faite des théâtres que j’appellerai « historiques », ceux qui dirigent et dirigeront demain les grands centres de création dramatique de notre Communauté, ne sont-ils pas ce que le pays de Goethe nomme des intendants, et non plus des artistes de la scène ? Mons a donné le la, le premier. Namur et Les Tanneurs ont repris en choeur.  Le National complète aujourd’hui la gamme, et il est à parier qu’il en sera ainsi demain  à Liège, et que la contagion se poursuivra ailleurs ... Les artistes dans la vitrine, l’intendant dans les coulisses pour veiller au grain, et rassurer les tutelles, pourrait-on dire… On reprochera le schématisme de mes propos, et certes, être artiste de la scène ne confère aucune auréole, n’est ni un passe-droit, ni le gage d’une gestion artistique et budgétaire pertinente, encore moins la certitude d’une morale citoyenne. L’écoute de l’autre, la curiosité, l’acceptation des risques propres à la création sont chez l’intendant, souvent égales à ceux de mes confrères, parfois meilleures, même. N’empêche : aujourd’hui ceux qui, par essence et formation, sont les plus habilités à diriger les lieux de création, ne sont plus à même d’influencer le cours des événements… Pourtant, leur bilan, ici comme ailleurs est loin d’être négligeable. Par le passé, quid de Beckett sans Blin, de Koltès sans Chéreau, de Tchekhov sans Stanislavski, de Claudel sans Copeau et  Barrault ? Plus près de nous, de Sigrid, de Willems, sans Étienne ? Un projet de théâtre, comme Rwanda 94, aurait-il pu être porté par un homme autre qu’un homme de théâtre ? Qui d’autre de mieux placé qu’un acteur ou un metteur en scène pour déceler ce qu’une pièce recèle ? Du danseur ou de l’attaché de production, qui invente le mouvement ? Est-ce un hasard si des festivals qui mettent la création et les créateurs à leur enseigne, tels que le KunstenFestival des Arts ou le Festival de Liège, font l’unanimité auprès des artistes (même les plus démunis) et du public (même le moins averti) ? « Ce qui désole surtout, lit-on encore, c’est de voir, en ces temps où  la culture semble enfin susciter de vrais débats, que le monde culturel se soit si peu passionné et engagé sur ce dossier. » Je voudrais, ici, tempérer l’enthousiasme et mettre quelque baume sur la désolation. L’appel aux hommes politiques de Démocratie et Culture, en mars dernier, fut une belle initiative. Les prises de position qui ont succédé ont eu pour mérite que chaque parti prenne la parole, souvent au plus haut niveau de leur hiérarchie, et tout ce remue-méninges n’est point négligeable. De là à penser que le grand soir de la culture est pour demain et que ses lendemains chanteront, il y a un pas à ne pas franchir, et je rappellerai, à la suite  de Musset, qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Les promesses, on le sait, n’engagent que ceux qui y croient. Quelles sont celles que nous semblons avoir obtenues ? L’assurance de dépendre d’un seul ministre (je n’ai toutefois lu nulle part qu’il serait à temps plein, et la possibilité existe de revoir la fonction accolée à une autre, surtout si l’on se réfère à la volonté exprimée çà et là, de resserrer les liens entre Bruxelles et la Wallonie) ; et, la tenue d’états généraux de la culture ; soit d’un côté, un strict retour à une normalité soucieuse des deniers publics, de l’efficacité et au bon sens ; de l’autre, l’organisation d’un grand raout avec communiqué final bourré de bonnes intentions, et prévoyant -on peut le prédire-, la réaffirmation de la culture comme ferment de la démocratie et clé de l’épanouissement de chacun, et la revalorisation des budgets à lui  consacrer, par palier successif  d’ici à l’horizon 2012. Je ne peux m’empêcher de trouver ceci bien maigre… Et si nous sommes amenés à chanter, je prédis que ce sera L’Arlésienne de Bizet, plutôt que le refrain du fou chantant «  Y a d’la joie, bonjour les hirondelles… »

Il faut applaudir l’appel de Démocratie et Culture. On peut se réjouir des débats engendrés. Subsiste pourtant un malaise : certes il y est beaucoup question de culture, mais guère d’exercice de l’art ; on y parle d’accès au plus grand nombre, d’une plus grande place faite aux matières artistiques dans les programmes scolaires (et c’est tant mieux), mais in fine on y entend peu de discours résolus, pour  une nécessaire politique de soutien à la création artistique et aux moyens à dégager, aux institutions à renforcer, pour la soutenir et revaloriser ses équipes.

« Soutenir la création et garantir l’accès au public : voilà les deux volets de la subvention », ainsi que le rappelait Henry Ingberg il y a peu, ajoutant « attention à n’en privilégier qu’un seul ». Aujourd’hui, nous nous surprenons nous-mêmes à pratiquer l’autocensure. Création, recherche, art et d’essai, expérience, contemporain : ces mots, nous n’en usons plus qu’en lieu sûr, comme des photos porno cachées sous le manteau de la gestion. Qu’est-il donc de plus regrettable ? Que des artistes, pressentant une issue jouée par avance, vu l’air du temps, renoncent ? Ou que, parmi les candidats, il y ait trois anciens conseillers de ministres ayant eu la culture dans leurs attributions ? Il ne s’agit ni de jeter de pierre, ni d’établir de caste, mais n’est-ce pas là, la révélation d’une regrettable confusion, d’une dérive inquiétante que de voir le personnel politique se penser, non pas en accompagnateur des projets qu’il choisit d’aider, mais bien comme acteur de terrain ? Qu’un Ministre Président puisse cumuler mandat politique et présidence du centre chorégraphique le mieux doté de la Communauté qu’il dirige, sans s’en émouvoir outre mesure, n’est-ce pas là où le bât blesse ?

« Regrettable désintérêt » certes. Mais qui n’est pas le reflet d’une maladie de la désaffection, mais bien le thermomètre d’une infection bien pire : celle d’un pays cancérigène proliférant dans la tête, le cœur et le corps de ses artistes.


Philippe SIREUIL