L’acteur  joue, dit-on. Il joue, par fonction, pour le plaisir supposé de qui le regarde et l’écoute. Il nous invente des figures, des mondes, des voyages, des aventures, par le biais de ses gestes, le grain de sa voix, la palette de ses émotions, les méandres de sa fantaisie. Il se glisse dans les interstices des pièces, des romans, des poèmes dont il s’empare, et - dans le meilleur des cas -, les projette et se projette en eux, si loin, si profond, et si léger à la fois, qu’on sort de là, comme transporté, déplacé, remué, déjoué.

À la fois instrumentiste et instrument, l’acteur joue avec lui-même ; l’homme canon, le funambule, le trapéziste sont ses cousins - même si, en apparence, les risques sont moins grands -, et le jeu est souvent dangereux.  Dans le barillet de l’interprétation, les balles ne sont pas à blanc, et souvent cela saigne : stupeurs et tremblements, douleurs et vomissements.

L’acteur joue d’abord avec l’image intime qu’il a de lui ; la photo dont on ne réserve d’habitude l’accès qu’aux proches, le cliché imparfait mais tellement juste, il nous l’offre - geste impudique et combien nécessaire ; plus l’image est précise et profonde, plus son impudeur est grande, plus il peut jouer avec elle. Il pourra la contrefaire comme l’incarner, l’avilir comme la sublimer, au gré des demandes, des nécessités et des expériences.

L’acteur joue avec ses peurs (et les nôtres), ses manques (et les nôtres), ses désirs (et les nôtres).

L’acteur joue avec les phrases, les mots, les consonnes : il les mastique, il les avale, les rumine, les laisse macérer avant de nous les servir, enrobés de sa salive, lardés de son intelligence à jouer avec eux. L’acteur se doit d’être gourmand mais gourmet, sinon gare à notre indigestion.

L’acteur joue, et il a plaisir à le faire - sinon il ne peut rien donner, ni échanger -, mais avant que jouer puisse être un possible enchantement, c’est d’abord un enfantement, avec le lot d’appréhensions, de douleurs et de joies qui l’accompagnent.

Dans le labyrinthe des répétitions, il lui faut s’acquitter de ses propres impasses, des fausses pistes du texte et des chausse-trappes de la mise en scène : c’est un jeu bien sûr, mais aussi un travail ardu, incessant, comme l’est celui de l’archéologue écorchant ses mains à force de gratter la terre à la recherche du trésor supposé.

Puis viennent les lumières apaisantes de la scène, la certitude d’être là où il faut comme il le faut quand il faut, le plaisir de partager avec qui le regarde ou joue avec lui, un moment éphémère et qui ne pourra jamais se reproduire, et enfin, l’attente de recueillir l’assentiment (ou non) et les applaudissements (ou non).

Mais là aussi, le lendemain, le surlendemain, et tous les jours qui suivront, il lui faudra se déjouer des facilités et des habitudes qui le guettent, remettre en cause la vérité du jour qui ne sera pas celle du lendemain, rejouer sans épaissir, sans dévier, sans singer. Il lui faudra garder l’équilibre du funambule, la force de l’homme canon et la légèreté du trapéziste.

L’acteur joue, mais il n’en a jamais fini avec le jeu.


Philippe SIREUIL

19.08.2007