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DE LA RÉUSSITE  (25.04.2004)


L’échec blesse et meurtrit, mais il apprend. La réussite, elle, ne fait que flatter.

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Le petit garçon, déguisé en indien, joue sur la pelouse avec son camarade déguisé en cow-boy. Pour les nécessités de leur histoire, ils ont l’un et l’autre besoin d’un buisson. Sur l’étendue verte, rien, pas la moindre protubérance derrière laquelle pouvoir se dissimuler. Alors, le petit garçon déguisé en indien propose : « Ici, il y aura un buisson » et en dessine rapidement la forme sur le sol avec un bâton qui lui servait juste avant de fusil, de telle manière à ce qu’il puisse se cacher derrière et surprendre son camarade de jeu.

Le petit garçon déguisé en indien, c’est moi, il y a plus de quarante ans. Cette histoire me revient souvent à l’esprit, et je suis enclin à penser que, si je fais encore aujourd’hui le métier de metteur en scène au théâtre et à l’opéra, c’est qu’il m’a été donné de pouvoir garder en moi cette capacité propre à l’enfance : celle d’imaginer une histoire avec quelques bricoles, celle de pouvoir s’accommoder de la réalité et de la plier à sa propre inventivité, celle de ne pas se soucier de ce qui est vraisemblable et de ce qui ne l’est pas.

Si réussite à la scène il y a, c’est celle-ci que j’aurais envie de retenir aujourd’hui : celle qui consiste à faire un métier qui me permette de prolonger ma part d’enfance. De représenter des mondes, avec l’imaginaire pour boussole.

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Le titre d’une succession d’entretiens entre George Banu et Peter Stein : « Essayer encore, échouer toujours ». Je ne sais rien de plus humble, et de plus juste, quant à l’exercice de notre art.

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La réussite d’un spectacle dépend avant tout de la capacité qu’ont acteurs, metteur en scène et spectateurs d’accepter d’être déroutés, et de se retrouver au même point de départ : celui d’une belle aventure à partager.

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J’aurai appris, à mes dépens, et par deux fois en l’espace de moins de quinze mois, combien les logiques institutionnelles du pays dans lequel j’ai choisi de travailler, pouvaient diverger des projets artistiques que je proposais. Je n’ai pas eu rendez-vous avec la réussite. En l’occurrence, quelle est la dimension de l’échec : personnelle, ou dépassant de loin le cadre de ma personne ?