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DE LA NUDITÉ DANS TARTUFFE (31.01.2005)

Lettre à une enseignante


Chère Madame,

Aucune mouche ne m’a piqué, rassurez-vous, et je ne pense pas que la subtilité que vous semblez reconnaître à mon travail m’ait quitté, même si, en l’occurrence, un Tartuffe dénudé a obscurci le plaisir et l’intérêt que vous avez pris à la représentation que nous avons donnée.

« Pourquoi imposer au public et à l’acteur une nudité qui correspond si peu au rôle ? » écrivez-vous.

Ce faisant, vous semblez avoir des certitudes quant à la manière de dire le monde, et de le représenter. Pour ce qui me concerne, à chaque spectacle, je tâtonne, je cherche, en bref je ne sais pas, et c’est plus le doute qui me sert de boussole que les quelques certitudes que je possède, même après plus de trente années d’exercice de ce métier. Vous ajoutez : « Incongrue exhibition du corps dans le contexte moliéresque. » Nous y voilà : c’est sans doute cette incongruité qui m’a retenu, et justement, dans le contexte moliéresque.

En invitant Vincent Minne à interpréter le rôle, j’ai eu l’opportunité de lire le personnage (pour ce qui est de sa relation à Elmire) au travers d’un quasi adolescent, maladroit quant aux « choses » du désir, et de la séduction. Je ne sais s’il s’agit d’amour, comme vous avez cru le déceler, mais j’affirme qu’il y a, dans la première scène entre Elmire et Tartuffe, l’aveu sincère et quelque peu douloureux de l’intérêt qu’il porte à cette femme, et qui le taraude. Aveu sincère et maladresse, oui. Car, sinon, comment expliquer que les deux répliques d’Elmire « Vous me serrez trop » et « Que fait là votre main ? » soient placées en début de scène, et non à la fin, en guise de conclusion provisoire, en guise de crescendo sensuel de la scène ? Au théâtre, mais aussi dans la vie, face à l’objet de son désir, il me semble qu’on parle d’abord, qu’on tente de le séduire ensuite, au sens latin du terme (conduire à soi), puis une fois l’objet de son désir plus proche, qu’on se risque à le caresser, à le toucher, et puis, à l’inviter à faire de même, et puis qu’on se tait… Point de cela ici. Au contraire, une situation totalement inversée, et qui plus est, prévue dans les mots de Molière. De quoi donc, s’interroger, ce que je n’ai pas manqué de faire…

La brève et entière nudité du personnage, (une minute tout au plus comme vous le soulignez) , et j’ajoute, dans un éclairage de pénombre volontairement accentuée durant le court dialogue entre Orgon et Elmire pour accueillir scéniquement ce corps nu avec la plus grande pudeur possible, pour ne rien imposer au contraire de ce que vous me reprochez, relève non seulement du même regard porté sur le rôle, mais aussi ma volonté de faire crédit à Tartuffe du fait qu’il va lui au moins  au bout de sa condition « Ah, pour être dévot, je n’en suis pas moins homme »,  et de son désir qui le met à nu ; c’est-à-dire qui le fragilise, qui fait de lui le jouet d’Elmire.

« Vous exagérez », allez-vous penser. Je ne sais. Toujours est-il que sans  l’aveu du troisième acte, pas de stratagème possible pour Elmire au quatrième, pas de jeu de rôle ; elle a beau nous dire, une fois le pot aux roses découvert « c'est contre mon humeur, que j'ai fait tout ceci », en voilà une qui apprend vite, pour ce qui est de la tartufferie.

Ce qui perd Tartuffe, dans la lecture que je fais de la pièce, ce ne sont donc pas  ses manigances, ni ses mensonges, mais bien  la révélation vraie de son désir, qui sera l’instrument de sa perte.

La langue française le dit joliment : être dans son plus simple appareil. Naître, aimer, mourir. Nous sommes nus dans les moments les plus capitaux de notre vie. J’ai donc voulu que Tartuffe le soit.  L’incongruité de la nudité du personnage me paraissait nécessaire. Si cela avait été pour choquer, croyez bien que je m’y serais pris autrement. Non, cette nudité, dont vos élèves et vous faites grand cas, participe de ce qu’est le spectacle : de faire regarder et entendre « autrement » la pièce, et ses réseaux obscurs. Tout comme j’ai cherché à faire comprendre qu’il n’y aurait point de Tartuffe s’il n’existait point d’Orgon, je souhaitais souligner que nous sommes plus facilement piégés  par notre sincérité que par nos mensonges. Effrayant ? Certes, mais c’est ainsi…

Que cette scène provoque le rire, la gêne ou la désapprobation, voilà qui en dit long par ailleurs sur ce que j’appellerai les jardins intimes du spectateur…

« Mes élèves de 16-17 ans, mineures, des jeunes filles pour la plupart issues de l’immigration, ont été choquées, et aucune n’a osé en parler chez elle. » écrivez-vous encore. Je conçois que pareille situation soit malaisée à vivre pour la pédagogue que vous êtes, pour l’école, et pour vos élèves.

Je ne sais pas la situation de ces jeunes filles, ni leur degré d’assimilation de notre culture, ou de revendication de la leur. Mais, me voilà bien songeur à mon tour, pour ne pas dire choqué. N’est-il point préoccupant que la nudité d’un acteur (geste symbolique comme tout ce ressort à la scène théâtrale) puisse aujourd’hui encore  interpeller à ce point ? Le port contraint du voile - je  dis voile aujourd’hui, mais j’aurais pu dire cornette hier, ou bien encore regretter que le juif orthodoxe ne puisse serrer la main d’une femme en période de menstruation - (action réelle et témoignage de l’asservissement de l’état de féminité à l’instrumentalisation d’une idéologie religieuse), n’est-ce point là un sujet bien plus « choquant » ?


Philippe SIREUIL