Christine-Laure Hirsig : Vous avez signé une quarantaine de mises en scène, une vingtaine d’opéras. En comparant les quatre spectacles que j’ai vus, il m’a semblé déceler un certain éclectisme des univers scéniques que tu engendres. Le souci de renouvellement et la prise de risque contribuent-ils à maintenir vif votre désir de mettre en scène ?

Philippe Sireuil : La mise en scène est un ensemble de référents et de références, d’approches et de méthodologies, mais lorsqu’elle s’érige en système, elle tourne à vide et se plagie jusqu’à la caricature. La seule dramaturgie qui dessine la charpente signifiante d’une représentation est celle qu’induisent le jeu et la scène. Rester réactif en répétition et en représentation détermine la qualité du spectacle, c’est pour cela que je ne me refuse jamais la possibilité de dévier, de changer de cap. Comme un archéologue, un metteur en scène pense que s’il creuse il va trouver quelque chose, mais quoi ? Ce positionnement que vous avez pu lire sur quatre spectacles et dont je n’ai pas une conscience aussi évidente, m’intéresse. En effet, ce que je crains le plus, c’est la réitération du même. Je cherche à échapper à ce que l’on pourrait appeler le « style » Philippe Sireuil. Je cours après mon propre effarement et veux préserver la liberté de replacer toutes mes billes sur le jeu en permanence. Plus j’avance dans mon métier, moins je prépare, convaincu que l’essentiel vient avec les acteurs. J’ai parfois l’impression de ne plus faire le même métier qu’à mes débuts. Quand tu as déjà un trajet derrière toi, la condition sine qua non pour rester vivant est de conserver la porosité la plus grande avec les autres. Le jour où j’ai réussi à dire à un acteur « je ne sais pas », j’avais fait un grand pas en avant. J’ai abandonné le caractère péremptoire que tout metteur en scène peut avoir quand il est à la fois à la recherche de formes nouvelles et comblé de certitudes. Je suis aujourd’hui à la fois plus serein et plus incertain.

Christine-Laure Hirsig : Qu’est-ce qui appelle votre curiosité et stimule votre intérêt à monter un texte ? Vos choix sont, là aussi, très contrastés.

Philippe Sireuil : Il faut d’abord que, le livre refermé, je me dise « je ne sais pas comment monter ça ». Les textes sont des énigmes. Ne pas savoir,  c’est un élément capital de l’acte créatif qui a sans doute à voir avec la culpabilité, mais aussi le désir de n’être pas un imposteur. Le texte doit me mettre face à mes manques et m’obliger à trouver des solutions pour les vaincre. La langue est un autre critère. Il y a des pans entiers de la littérature dramatique que je n’aborde pas parce qu’il s’agit non pas de théâtralité mais de « dialoguisme », une part du théâtre contemporain confondant théâtre et journalisme ou télé-réalité. Porter un texte à la scène dépend aussi du potentiel humain qui m’entoure (je me suis interdit certains textes car je ne voyais pas quel acteur pourrait en être l’élément moteur). En fait, on ne met jamais en scène un texte, mais essentiellement le rapport qu’on entretient avec lui. Comme il en va de la vie biologique ou climatique, je crois au temps et à la saison. Mettre en scène Le Roi Lear à 30 ans aurait été impensable, je l’ai lu à 20, l’ai compris à 40 et le monterai peut-être à 60. Le metteur en scène a une responsabilité en tant que redistributeur du texte à un tiers, le spectateur, et comme au foot-ball, distribuer requiert du savoir et de l’acuité.

In SI N°5, publication du Théâtre Forum Meyrin et du Théâtre de Carouge

Questionné sur la diversité esthétique de ses spectacles, le metteur en scène de Bérénice, spectacle actuellement en représentation salle François-Simon à Carouge, nous confie sa hantise du ressasse ment et son besoin de provoquer, à chaque création, son propre effarement.

Qu'elle soit consciente ou non, cette discipline du renouvellement met l'artiste à l'épreuve Lutter contre un statisme morbide, c'est préférer le déséquilibre de la marche au confort de l'assise, C'est faire écho à la posture d'un Picasso éclectique qui « essaie toujours de faire ce [qu'il] ne sait pas faire, espérant ainsi apprendre à le faire ». Picasso alertait ses contemporains contre les dangers de l'auto-complaisance qui, pernicieuse, équivalait selon lui « à se copier soi-même. » Il ajoutait : « Et se copier soi-même est plus dangereux que de copier les autres… C'est stérile. » Sireuil, lui, rend compte par l'acte théâtral du rapport inédit qu'il entretient avec les textes qu'il empoigne, et remet en jeu régulièrement ses orientations esthétiques. Cou leur et lumière se font les relais sémantiques et plastiques de sa vision du plateau, vision qui conditionnera et guidera le regard public. Ainsi, l'espace de Bérénice, «immensément clair»), épuré, cotonneux, pastel, réfléchit l'implacable clarté d'un amour impossible et en expose l'impitoyable fatalité. Pas de zone d'ombre, pas de repli possible pour Titus annonçant invitus invitam (malgré lui, malgré elle) leur déchirement prochain à Bérénice. Alors qu'il adopte une position « quasi janséniste » pour monter les vers raciniens, Philippe Sireuil fait résonner les alexandrins du Misanthrope dans un salon bleu Absolue et envahissante, la couleur imprègne les humeurs des personnages et obsède la rétine du spectateur pour un Molière monochrome, façon « théâtre de chambre ». C’est une palette criarde qui habille La forêt et ses protagonistes, alors que Les mots savent pas dire se trame en clair-obscur dans une architecture aussi énigmatique qu'un espace mental trouble, à l'image du rapport spécifique que le metteur en scène instaure tour à tour avec les écritures d'Ostrovski ou de Rebetez. Travailler la lumière et son corollaire, l'ombre, aide Sireuil à « définir ses sensations ». Sa première compagnie, le bien nommé Théâtre du Crépuscule, citait cette heure ambiguë où ombre et lumière se partagent le paysage, où les contours perdent leur acuité, ce moment charnière et propice il la rêverie où le réel bascule vers une obscu rité crois san te porteuse de mystère,

Des acteurs cousins de province

Aujourd'hui, le metteur en scène partage ses activités théâtrales entre la Belgique où il vit, la France et la Suisse. Par sa distribution, Bérénice est un concentré de francophonie, le projet rassemblant des comédiens issus de chacun de ces trois pays, Interrogé sur les divergences et convergences que le directeur d'acteurs peut percevoir entre ces « cousins de province », il retient l'aisance verbale des Français, au détriment, parfois, de la corporalité Il avoue « être séduit par la bâtardise et l'absence de narcissisme de l'acteur belge, qui, libéré de toute pression sociale fantasmatique, se donne sans précaution, avec une impudeur primaire » qui dynamise la phase de recherche. Une naïveté appréciable dans les balbutiements, naïveté qui nourrit le début des répétitions. Chez les acteurs suisses romands, Philippe Sireuil aime l'absence d'a priori et la capacité d'abandon, symptomatique d'une confiance gagnée. Une sorte d'instinct « paysan, une façon de regarder le ciel et de voir qu'il va pleuvoir sans consulter la météo. Être hic et nunc. » A l'acteur de s'emparer du rôle sans donnée préalable car selon Philippe Sireuil, « il n'y a pas de personnages, il y a un texte d'un côté et une enveloppe corporelle, émotionnelle et intellectuelle de l'autre. » « Je ne sais pas qui sont Hamlet, Treplev ou Nina, je ne sais pas qui est Chimène, ni Bérénice,je sais juste qu'à travers l'acteur, je vais découvrir les possibles du personnage, pas un personnage », dit-il. Prolongeant le travail de l'auteur, le metteur en scène prend le texte comme un tremplin et le libère de ses présupposés pour que « le théâtre reste riche de ces moments où la rencontre d'un metteur en scène et d'un acteur fait qu'on ne regardera plus jamais une pièce de la même façon. »

Christine-Laure Hirsig

In SI N°6, publication du Théâtre Forum Meyrin et du Théâtre de Carouge